Traversée du Pacifique : la belle parenthèse

Galapagos17042018-IMG_0114Un mois en mer, 4000 milles nautiques, 7000 km, 1000€ de vivres, 250 litres de gasoil. Tels sont les chiffres éloquents de cette Transpacifique entre le Panama et la Polynésie française. Mais que fait-on pendant tout ce temps ?

« Vous ne vous ennuyez jamais ? » C’est, de retour d’une circumnavigation, l’une des questions des journalistes qui agaçait le plus Éric Tabarly. Ce à quoi l’officier de marine – bien éduqué mais breton – répondait, avec la meilleure volonté du monde : « Non ».

Pourtant, il est bien légitime de demander ce que l’on fait durant 35 jours de plein océan.

 

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Coline jette notre bouteille à la mer avec présentation de l’équipage, coordonnées GPS, dessins… le tout en français, anglais et espagnol. Quelqu’un va-t-il la trouver et où ?

 

On fait avancer le bateau

D’aucuns croient peut-être qu’il suffit de hisser les voiles en criant « À nous les cocotiers ! » pour se retrouver de l’autre côté, victorieux comme les premiers explorateurs. Tintin… Nous commençons par 10 jours de calme, voire, certains jours, de « pétole molle » dans le jargon marin. On allume le moteur. Mais le capitaine veille au stock de fuel, et nous progressons à bas régime. Dans le même temps, il étudie la carte pour nous déhaler du pot-au-noir, large zone réputée pour son absence de vent. Et, au moindre souffle, on ajuste la grand-voile, on déroule le génois ; le skipper affine les réglages pour gagner un demi noeud.

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Passablement inquiets, on se demande ce qui se passera à mi-parcours, soit au milieu de nulle part, sans plus une goutte de gasoil et, par malheur, sans souffle non plus. Les heures s’égrènent, sereines en apparence mais l’impatience nous gagne. Je fais un rapide calcul : 4 noeuds/heure, 96 milles nautiques/jour, au moins quarante jours de nav’… Diable !

Heureusement, passés les Galápagos, nous touchons enfin les alizés et Balanec file ses 6 noeuds sous spi.

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On dort… dès que possible

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Car les quarts font partie du jeu. Même si, durant les 3/4 du trajet, nous n’avons vu aucun feu, aucune voile à l’horizon, il faut cependant surveiller le cap, les grains toujours soudains, le vent qui peut forcir, mollir, changer d’angle et régler la voilure en conséquence.

En général, on divise la nuit en deux : 20 h-1h ; 1h-6h. Le plus fatigué des deux va se coucher en premier. Pendant ce temps, l’autre bouquine, écrit (journal de bord, journal intime, articles pour le blog), écoute de la musique ou des émissions radiophoniques pod-castées. Et puis, si le sommeil nous gagne, on dort par tranches de 35 mn. Parfois, Jean-Marie s’extirpe de sa bannette pour éteindre lui-même le réveil qui sonne depuis de très longues minutes à mon oreille complètement sourde. Là, c’est trop dur de lutter, il me relève quelque soit l’heure. En journée, on fait chacun une sieste qui aide beaucoup à tenir.

On cuisine

Les repas sont des moments attendus et appréciés. Pain, pizzas, brioches, gâteaux, pop-corn, sushis, glaces à la papaye (mais, c’est pas bon !)… La cambuse est pleine, alors on se fait plaisir. Car, parfois, quand le voilier roule du tonnerre, simplement cuire des pâtes demande de la motivation et pas mal de concentration.

On contemple

Des tortues, des raies sauteuses, des otaries, l’escale éclair aux Galápagos (lire l’article) n’aura pas été vaine en dépit d’un goût de trop peu.

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Poursuivant notre route, nous avons été gratifiés de la rencontre régulière avec des dauphins et des marsouins. Une joie à chaque fois ! Les voir, en nombre, s’amuser devant l’étrave, à portée de caresse ou sauter plus loin en bonds prodigieux est un spectacle fantastique. Mais le plus magique, selon moi, c’est quand nous les sentions la nuit. Ils s’annonçaient par une profusion de cris, autant de messages mystérieux. Dans le noir, on distinguait à peine leurs corps fuselés mais leur nage traçait, parmi le plancton, un sillage phosphorescent de toute splendeur. On aurait dit des sirènes à la queue argentée. Fascinant.

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Plus nous avançons en haute mer, plus la vie animale se fait discrète. La dernière sterne, la dernière frégate superbe aperçues, nous voilà au royaume des fous. Ou des clowns car l’une des espèces, plumage blanc et rémiges noires, est affublée, non pas d’un nez rouge et de bottes bleues, mais d’un bec bleuté et de pattes rouges qui lui donnent un air comique. A force de tournoyer autour du bateau, trois fous élisent domicile, presque une semaine, sur la chaise de proue. Pas du tout gêné par notre présence, le trio est assez cocasse ; dès que l’un s’envole pour pêcher, les deux autres le repoussent à coups de bec : « Qui va à la chasse perd sa place ». Il faut un certain acharnement et une dizaine de tentatives pour que le malheureux retrouve son poste face au vent.

 

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Fou à pattes rouges

 

Galapagos13042018-IMG_0007Et que dire des couchers de soleil quand le ciel s’empourpre, s’embrase puis s’éteint sur l’immensité encrée. Que dire des levers de lune quand l’astre timide, parfois drapé de nuages effilochés, enfle, s’arrondit, vire du rose à l’orange puis présente sa classieuse tenue argentée, surpassant en éclat les perles scintillantes qui l’entourent. Déjouant les ténèbres, la lune et les étoiles sont les meilleures compagnes du veilleur solitaire.

Un veilleur quelque peu perplexe lorsqu’il balaie la voûte céleste du regard : les lueurs les plus captivantes clignotent, jettent des éclats rouges, verts, oranges, s’alignent à l’horizontale, à la verticale. J’en ai compté jusque 8 : des satellites. Des satellites que j’observe, qui m’observent et dont je ne sais rien. Combien y en a-t-il en service ? Combien sont stationnaires, combien mobiles ? A quoi servent chacun d’eux ? Sont-ils, comme les étoiles, regroupés en constellation ? Existe-t-il une carte du ciel des engins stratosphériques ? Quelle énigme…

On lit beaucoup, énormément

Jean-Marie s’immerge dans le destin tragique des Templiers, des Cathares, des Égyptiens… moi, je musarde de tous côtés : Jonathan Livingston le goéland, La Case de l’oncle Tom, Le Dernier Rêve de Cléopâtre, Tous les matins du monde… Coline lit Eragon, une histoire de dragons et Erell nous imite, mettant en pratique le précepte de son ancien instituteur Diwan : « On n’apprend pas à lire pour lire, on lit pour apprendre à lire ».

Notre bibliothèque compte pas moins de 20000 livres. Si, si ! c’est grand un OVNI ! Les liseuses, trouvées in extremis à Panama City, nous offrent un choix incroyable d’ouvrages numériques. De mon côté, je m’efforce de finir les bouquins papier pour les donner au plus vite aux Polynésiens francophones ; ça fera du poids en moins.

On lit pour soi mais aussi pour les autres. Coline raconte chaque soir une histoire à sa petite sœur. Et l’aînée apprécie beaucoup que ses parents lui dévoilent les aventures du Club des cinq, lovée sur leurs genoux.

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De la lecture à l’étude, il n’y a qu’un pas. Coline recopie avec entrain le Larousse de l’histoire pour enfants (chargé sur l’i-pad) ; Erell est plongée avec une passion intacte dans la vie des cétacés. Elles ont le temps, elles ont tout leur temps, rien ne vient les détourner de ce qu’elles entreprennent.

Ça joue !

 

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Comme le veut la tradition, au passage de l’Équateur, Jean-Marie honore Neptune, le dieu de la mer.

 

De manière surprenante, plus la navigation dure, moins les filles s’ennuient. Jamais elles n’ont demandé : « c’est quand qu’on arrive ? ». Pour l’essentiel, elles s’amusent avec leurs Playmobil, dessinent, colorient, bouquinent, écoutent des chansons.

Quand Erell a un coup de mou, un câlin, un bonbon, une histoire et c’est reparti. J’avais prévu plein de cadeaux (pâte à modeler, objets en bois à décorer, autocollants, dînette, coloriages…) que je leur ai distribués chaque trois jours. Erell attendait la Transpacifique depuis des mois rien que pour les surprises ! Un dessin animé le matin (quand il y a assez d’électricité), un film en fin d’après-midi ou en soirée et la journée est passée.

Ça pêche !

Trois daurades coryphènes de taille moyenne, un beau thon rouge et un tazard « T’are ta gueule à la récré » : 1,50 mètre de long, une mâchoire de dents pointues composant une « scie circulaire », deux gros yeux noirs interrogateurs. J’aurais bien laissé la bête au fond mais Jean-Marie, prévoyant, a décrété qu’il fallait remplir le congélateur. C’est chose faite, aussi, au 25e jour de mer, la canne à pêche se voit-elle proposer une retraite anticipée qu’elle accepte sans rechigner, vexée d’avoir perdu quelques-uns de ses plus chatoyants leurres au cours de cette mission « pacifique ». Pourquoi s’acharner à la pêche ? Manque-t-il de poisson en Polynésie ? Non, bien entendu mais la menace ciguaterra refait surface. Le dépérissement du corail, affecté par le réchauffement climatique et donc par la hausse de température de son milieu de vie, en est la cause. Dès que le corail meurt, il perd toutes ses magnifiques couleurs et, blanc comme un cadavre, jette un dernier mais cinglant coup d’épée dans l’eau en fabriquant des ciguatoxines. Ces particules se détachent des blocs coralliens, sont ingérées par les petits poissons de roche, eux-mêmes dévorés par de plus gros prédateurs. Plus le poisson est gros, plus il concentre la toxine. Une seule ingestion, chez l’homme, peut suffire à tomber gravement malade. Donc, « poisson du lagon, jamais au bout du harpon » ! En attendant que les Polynésiens eux-mêmes nous donnent plus d’informations.

Et on ne fait…rien

Ce qui n’est pas s’ennuyer mais attendre, espérer, rêver, se souvenir, réfléchir… En un mot, exister !

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2 réflexions sur “Traversée du Pacifique : la belle parenthèse

  1. Tristan Lionel dit :

    Hello à toute la petite famille de la part des Tristan – Monnier ! Incroyable quand même ces taxes aux Galápagos, c’est dommage qu’ils agissent de cette façon, cela donne une très mauvaise image et on se demande comment on peu refuser a des marins d’aller à terre… bref

    Sally et Lou embrassent très fort Coline et Erell. Nous leur avons trouvé des correspondantes Espagnoles avec qui elles ont communiqué via les réseaux depuis la fin d’année dernière et nous sommes allés les rencontrer à Bilbao le temps d’un long week-end en Avril, c’était très sympa, et elles se sont très bien entendues avec leurs correspondantes. Cet été nous ferons un échange ou chacune ira passer un peu de temps en Espagne et les petites espagnoles viendront chez nous.

    Il reste objectivement 2 à 3 semaines d’ecole véritable avant que l’année de 4ème soit terminée (je me fais houspiller quand je dis ça car les cours se terminent officiellement fin juin mais bon…) et elles ont très bien travaillé.

    Continuez à nous raconter vos aventures, j’adore les récits et vos photos sont géniales.

    Je vous embrasse fort,
    Lionel

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