Lune de miel sur Balanec

Arue02102018-20181002_114943_bdNous accueillons nos premiers clients, un couple d’Italiens fraîchement mariés. Ca tombe bien, c’est la saison des amours en Polynésie.

Pour l’occasion, nous avons préparé une suite nuptiale : draps de soie, taies d’oreiller non dépareillées (!), rideaux qui atténuent le réveil aux aurores, porte d’intimité (la seule du bateau avec celle des toilettes).  Malgré nos efforts pour vider la bannette, l’espace reste assez exigu pour loger les deux grosses valises avec lesquelles tout couple d’Italiens qui se respectent ne sauraient voyager.

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Andrea et Sofia, des Toscans de 28 et 26 ans arrivent tout droit d’un séjour itinérant en Nouvelle Zélande. En quatre heures de vol, ils passent de 5 degrés à 25° et se mettent aussitôt en tenue légère. Par chance, nous sommes au ponton du Yacht Club d’Arue et pouvons leur proposer sans trembler une douche royale aux sanitaires de la marina (se laver avec 2 litres d’eau n’est pas à la portée du vacancier lambda).

Belle surprise

Au soir de leur arrivée, Jean-Marie les fait grimper dans l’annexe pour une sortie dans le lagon, histoire d’admirer le coucher de soleil sur la barrière de corail. Par chance, ils tombent sur une famille de baleines qui s’approchent très près d’eux, trop près d’ailleurs puisqu’ils prennent la fuite devant ces mastodontes de près de 15 mètres. D’août à novembre, les baleines à bosse migrent d’Antarctique vers les eaux chaudes du Pacifique Sud où elles se reproduisent et mettent bas. Parfois, certaines se faufilent dans les passes et évoluent quelques heures dans le lagon, nageant comme si de rien n’était au côté des « va’a » (pirogues à balancier), des « poti marara » (bateaux à moteur spécialisés dans la pêche de la dorade coryphène), et diverses embarcations de plaisance.

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Navigation-spectacle

Le lendemain, nous mettons le cap sur Moorea, à quelques 20 milles de Tahiti et apercevons, émerveillés, les cabrioles d’une baleine amoureuse. Puis, le roulis a raison de nos passagers qui s’endorment comme deux bébés dans le cockpit. Nous jetons l’ancre à vue sur un fond sablonneux devant le village de Maharepa. Tout le monde saute à l’eau sans se faire prier. Entre deux sourires, je fais les gros yeux à Jean-Marie qui ne peut s’empêcher de grattouiller la coque… Les Italiens profitent des derniers mais toujours chauds rayons du soleil pour parfaire leur bronzage tandis que je me démène en cuisine afin de servir un repas aussi sophistiqué que possible.

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En fin de soirée, le « maaramu », l’alizé d’est, se met à grossir au point que nous devons déplacer le bateau. De bonne grâce, Andrea s’installe sous la pluie avec le projecteur de pont afin d’éclairer les patates de corail, la côte et les voiliers voisins. Je manœuvre à la barre pendant que Jean-Marie remonte la pioche puis la redépose un peu plus loin. Tout le monde file se coucher sauf le capitaine en poste toute la nuit afin de surveiller les sautes d’humeur de ce vent corsé qui fait flirter l’anémomètre avec les 40 nœuds.

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La baie de Cook par grand calme

Changement d’ambiance

Le lendemain, plus question de dorer au soleil ni de plonger. Le plan d’eau est comme écorché de risées écumeuses, le vent rugit au point qu’on ne s’entend pas à quelques mètres d’écart. Andrea et Sofia ont réservé un vol de Moorea pour Raiatea, puis une navette maritime jusqu’à Tahaa. Trois questions se posent rapidement : les avions volent-ils par ce temps ? comment allons-nous les débarquer dans ce cahot ? comment vont-ils gagner l’aéroport sachant qu’un paquebot a réservé tous les taxis de l’île ? C’est sans compter sur la gentillesse des Tahitiens qui ne vous laissent jamais dans la panade. Finalement, Jean-Marie charge les deux grosses valises et leurs gentils propriétaires dans l’annexe. Nos clients rejoignent leur hôtel de luxe et nous, notre case flottante, notre tranquille vie de famille.

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Retour sur Tahiti

Arue22092018-DSCN0226Après deux mois en Métropole, nous retrouvons la Polynésie, Tahiti et notre cher voilier.

Balanec, du haut de ses 16 ans, a hélas pris un coup de vieux. Le pont est nappé de déjections d’oiseaux, à croire qu’il y a eu soirée sur soirée à son bord. La coque, jadis bleu turquoise, est uniformément  verte, soulignée par une moustache d’algues bien moussues.

Bricolage, ménage

A l’intérieur, nous retrouvons le capharnaüm d’un départ précipité : voiles, moteur hors-bord, coussins du cockpit, gilets de sauvetages jetés en vrac en travers du carré. Il faut escalader ce monticule pour accéder aux bannettes. De plus, en notre absence, le bateau semble avoir travaillé à vide ; ce qui marchait ne fonctionne plus. Sur les trois éviers, plus aucun n’est utilisable. Une fois le moteur rallumé – ouf ! il démarre –, la tirette d’étouffement reste dans la main du capitaine dépité. Le dessalinisateur étant hiverné, il va falloir « bidonner », c’est-à-dire remplir des bonbonnes d’eau à terre. La liste des « to do it » s’écrit d’elle-même : installation d’un nouveau parc de batteries, nettoyage des cuves à eau, changement des feux en tête de mat, fabrication d’étagères pour la salle de bain, reprise de coutures parties en « distribil »…

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Pendant que les parents font mumuse, les enfants régatent…

Courses à pied

Nous reprenons notre sport favori : les courses à pied. Un supermarché Carrefour – aussi vrai que français – n’est qu’à 20 mn de marche de la marina. Et, contrairement à la réputation de Tahiti, nombre de produits ne sont guère plus chers qu’en Métropole. Il s’agit de repérer les étiquettes rouges apposées sur les produits de première nécessité (PPN) et la baguette croustillante apparaît pour à peine 40 centimes. On peut même s’offrir du Roquefort et des céréales bio sans trop attaquer le budget. Au deuxième passage, nous nous déplaçons tous les quatre à trottinette car riz, pâtes, pommes de terre et bières finissent toujours par nous transformer en bêtes de somme.

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Même à vélo, les courses, ça épuise !

« Une chose rentrée, une chose sortie »

Une équation se pose : comment faire rentrer nos 100 kg de bagages ? Suffit d’appliquer le dicton Balanec : « Une chose rentrée, une chose sortie ». Je m’attaque au méga tri et, à force de poubelles et de dons au personnel de la marina, je ne suis pas loin d’atteindre mon but.

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Enfin, nous réceptionnons nos colis au bout de 4 mois ! Merci les amis pour le pâté Hénaff et le Champagne !

Nous pouvons dorénavant relever la tête et regarder ce qui nous entoure. Ancrés dans la baie d’Arue, nous sommes à 4 km de Papeete (26 000 habitants) desservie par un périphérique fréquemment embouteillé. Rares sont les bus et chers les taxis. On enfourche donc nos trottinettes de plus en plus déglinguées et arrivons les tongues en feu au centre-ville. Pas de chance, le samedi après-midi, les devantures sont closes ; il nous reste le très joli marché municipal, les jardins ombragés de Bougainville, le vaste parc de Paofai en front de mer, la cathédrale catholique Notre-Dame et les bijouteries perlières plus chics les unes que les autres. Bien assez pour mériter un retour en taxi !

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Le marché municipal

Des pics énigmatiques

Rapidement, nous sommes « fiu » (« fatigués » en tahitien) des supermarchés et des magasins de bricolage – où tout devient indispensable dès lors que c’est sous nos yeux –, des voitures, du bitume, bref de la ville. Pourtant, hormis l’étroite bande littorale, l’île n’est guère urbanisée. La majorité du territoire est composé de vertes montagnes volcaniques régulièrement arasées par une brume tenace.

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Je n’ai qu’une hâte, randonner vers les hauteurs, dénicher des cascades au fond de rivières glougloutantes et marcher sur les traces de Pierre Loti. Malheureusement, j’ai beau scruter le paysage et interroger les locaux, je ne vois guère de route traversière. « N’allez pas seuls en forêt, nous mettent en garde les Tahitiens, c’est dangereux ». Apparemment, il faut s’octroyer les services d’un guide ou louer un pick-up pour pénétrer au cœur de ces reliefs sauvages. Nous n’avons hélas ni le temps ni l’énergie d’une telle organisation car nos premiers hôtes de marque arrivent d’ici quelques jours…

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Quand le départ est un retour…

 

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La croix de Mekiro, aux Gambier

Fakarava, vendredi 13 juillet. Le « vini » sonne, je décroche : « Ton père est mort ». Comment, dès lors, revenir le plus vite possible quand nous avons mis 2 ans pour atteindre l’eldorado polynésien ?

Abasourdis par la nouvelle, les enfants pleurent leur grand-père à chaudes larmes. Figés dans une gravité et un silence épais, Jean-Marie et moi-même laissons notre conscience divaguer. Un quart d’heure de flottement interrompu par ce mot d’ordre : « On part ». Non, cette fois-ci, on rentre. La communication téléphonique était si mauvaise que, en trois appels successifs de moins d’une minute, je n’ai pu dire que l’essentiel : « Maman, j’arrive ! » Oui, mais quand ? Nous sommes dans l’archipel des Tuamotu, à 500 km de Tahiti, soit 3 jours incompressibles de mer.

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Le cœur entre deux eaux…

Ambiance mystique des nuits hauturières 

Gestes routiniers d’un départ bien rodé. Le moteur joue sa petite musique, nous relevons l’ancre, moi à la barre, Jean-Marie derrière le davier. Les filles se réfugient devant un dessin animé. Nos copains sur le catamaran Vanille nous précèdent. Dans leur sillage est lâché un ballon de baudruche blanc. Les heures passent, silencieuses. Quand le rideau de lumière est tiré, je me retrouve, presque confortablement, dans cet entre-deux-mondes que seul un quart de nuit peut offrir. 

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Tahiti : on se rapproche de l’arrivée

Le lundi 16 juillet, au petit matin, nous émergeons de notre bannette et découvrons les pics verdoyants, auréolés de brume, de la très belle Tahiti. Papeete se réveille aux cris d’efforts des pratiquants de pirogue polynésienne qui s’apprêtent à disputer les championnats du monde de « va ´a ». Au dessus de nos têtes, des avions survolent sans discontinuer le plan d’eau. En cette période de vacances, il va falloir jouer des coudes pour se frayer une route au milieu de l’agitation urbaine. 

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Bienvenue en ville !

 

Course contre la montre

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Dès lors, le compte à rebours démarre. Nous appelons toutes les marinas, tous les chantiers navals de Tahiti pour déposer Balanec ; nous trouvons une unique place – chère – au port de Papeete qui risque de nous passer sous le nez dans les heures suivantes et une possibilité sur l’isthme de Taravao à quelques milles de là. Mais la mer est grosse désormais et le vent pile dans cette direction ; naviguer dans 3 mètres de houle au près, c’est anti marin, voire dangereux. 

Des assureurs qui assurent

En parallèle, nous contactons les assurances pour connaître les conditions de rapatriement dans le cadre d’un décès (contrat Marco Polo chez AVI pour la santé ; contrat Grand large chez Coris/April pour l’assistance et le rapatriement). Au fur et à mesure que les appels s’enchaînent, les bonnes nouvelles arrivent. D’un seul billet pris en charge (le mien), nous obtenons le rapatriement des quatre membre de la famille. Et, sauf rétractation du service comptabilité (!), il s’agit bien des aller-retour et non des allers simples.

Tout recevoir sans même demander

Jean-Marie et moi-même campons littéralement sur le parvis du Yacht Club d’Arue pour profiter gratuitement de leur accès internet, d’ordinaire payant. Nous voyant par terre nuit et jour avec nos ordinateurs – et oui, 12 heures de décalage horaire avec la France –, Hervé , le gérant du Yacht Club nous installe un véritable QG : table, chaises, connexion internet, imprimante et régulières attentions : « Ça va ? ça avance ? ». De toutes parts, qu’il s’agisse des bateaux-copains, du personnel du Yach Club, des Tahitiens, nous recevons du soutien, des mots d’encouragement, des sourires apaisants. Lili et Pierre prennent sous leurs ailes Coline et Erell, nous invitent à déjeuner et nous assistent pour les décisions compliquées. Hervé nous enlève la dernière épine du pied en nous annonçant que Balanec est – fait exceptionnel – le bienvenu au mouillage du Yacht Club jusqu’à notre retour, mi-septembre. Quel soulagement ! Je suis submergée de gratitude. On nous prête une voiture, on nous emmène à l’aéroport. « Ça y est, maman, j’arrive, j’arrive vraiment. »

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Le mercredi 18 juillet, nous survolons le Pacifique et, après quelques battements d’ailes – 24 heures dans la vie des hommes – nous revenons à la maison.